Cette convergence de destin est-elle l’expression de la fin du fonctionnariat ? Quels sont les nouveaux défis que doivent affronter les employeurs publics, souvent plus en mesure d’offrir la sécurité de l’emploi et les automatismes salariaux qui, pendant longtemps, représentaient des arguments décisifs pour s’engager dans le service public ? Comment, dans une organisation publique qui gère son personnel comme dans le privé, faire ressortir les atouts spécifiques au service public et les compétences particulières qu’il nécessite ?
Toutes ces questions ont fait l’objet d’un colloque le vendredi 15 novembre à Lausanne, sous l’égide de la Société suisse des sciences administratives (SSSA) et de l’Institut de hautes études en administration publique (www.idheap.ch).
Autour du titre évocateur de « Sens et paradoxes de l’emploi public », de nombreux cadres de la fonction publique, des scientifiques et des politiciens ont ainsi pu, l’espace d’un jour arraché à la tourmente de l’actualité, débattre des nouveaux enjeux liés à cette mutation sans précédent que vivent actuellement les services publics.
Parmi les idées essentielles à retenir, notons tout d’abord celle de construire une nouvelle image des services publics, affirmant des valeurs de citoyenneté, de respect des individus et d’éthique derrière lesquelles courent bon nombre d’entreprises privées, mais souvent par un artifice qui les instrumentalise au profit de la logique économique. Par un extraordinaire revers historique, après un siècle où la fonction publique n’a cessé de lorgner vers l’entreprise privée pour tenter d’imiter ses pratiques, cette même fonction publique est en mesure de renverser la tendance pour faire en sorte que ses valeurs et ses pratiques deviennent à leur tour enviées et transposées dans l’économie privée. Mais elle souffre encore d’un réel et durable déficit d’image, issu à la fois de l’univers bureaucratique et du monde politique qui la dirige.
Valoriser ce « supplément de sens » propre à l’activité publique au service de la collectivité pourrait bien se révéler problématique au moment où de nouvelles méthodes de gestion sont introduites à haute dose dans les administrations, des méthodes managérialistes dont la finalité consiste en particulier à décliner des objectifs à tous les niveaux, des autorités politiques en passant par les directions des services administratifs jusqu’à l’individu –agent ou agente publique. Cette offensive de la « direction par objectifs » a le mérite, en principe, d’exiger des responsables de se poser la question des résultats attendus et de l’utilité de l’action publique. Mais par un excès de formalisation typique de la Suisse, et notamment de l’administration publique, elle peut également conduire à une forme « d’hygiène de l’action » susceptible de tuer le sens profond de la mission publique, un sens qu’il est souvent difficile de quantifier et qui, ainsi, peut facilement se perdre dans le dédale des multiples objectifs négociés à tous les étages de l’administration.
Dans cette perspective, « penser résultats » sans confondre efficacité et efficience, travailler sur la « cause », le fondement et la vision de l’action publique, les possibilités et les ouvertures plus que les limites –qui restent fort nombreuses dans les services publics, sont quelques-unes des idées qui ont été débattues à l’occasion de la table ronde conclusive.
Egalement fort discutée, la profonde évolution culturelle, pas toujours clairement consciente à l’esprit des dirigeants politiques et administratifs, qui est indispensable pour que les outils introduits soient réellement intégrés aux us et coutumes de l’administration, pour que les valeurs d’efficience, de qualité et de service aux citoyens prennent racine tout en respectant le fondement légal et démocratique de l’action publique. Sur ce point en particulier, il ressort clairement que les agents publics se trouvent aujourd’hui dans un contexte d’action innervé de paradoxes et teinté d’une forme de choc culturel entre les anciennes pratiques et celles qui promeuvent un esprit d’entreprise. Ce contexte ambigu, associé à de nouvelles pratiques de gestion du personnel qui valorisent la performance et le développement individuels plus que la sécurité de l’emploi, contribue à disséminer une forme d’attentisme fait de repli sur soi et de perplexité quant à l’évolution des réformes en cours. L’hybridation caractérisant aujourd’hui les services publics, mariage fragile entre une tradition « bureaucratique » et des principes de gestion largement inspirés du secteur privé, peut également conduire à une perte d’identité des agents publics, ne sachant finalement plus dans quel type d’organisation ils travaillent, ni quels sont leurs référentiels de valeurs et d’action.
Plusieurs intervenants ont ainsi souligné l’urgence de ne pas « casser » les atouts du service public en adoptant certaines méthodes hasardeuses, qui paraissent peut-être séduisantes mais n’ont guère fait leur preuve dans les services publics, enjoignant à prendre plus de recul pour évaluer l’adéquation et l’impact réel qu’elles exercent à plus long terme sur la motivation et l’implication du personnel dans les organisations publiques. Bien souvent, par une forme d’effet pendulaire, les solutions plébiscitées un jour sont mises au ban la période suivante, sans qu’un réel apprentissage ne puisse d’ailleurs être réalisé.
Un appel au sens de la mesure émerge ainsi des débats, mesure pour appliquer avec discernement les nouvelles méthodes proposées, mesure pour ne pas oublier les « fondamentaux » de l’action publique, mesure enfin pour permettre aux hommes et aux femmes travaillant dans l’administration d’intégrer les nouvelles valeurs mises en avant, sans avoir l’impression de se travestir dans les habits scintillants mais parfois trompeurs d’une logique de marché hégémonique et peu adaptée à la complexité des services publics pour lesquels ils s’engagement souvent avec passion et loyauté.
Questions à débattre, plate-forme de discussion :
- Comment améliorer l’image de la fonction publique, des agents publics ?
Vos initiatives récentes ?
- Le sens et les valeurs spécifiques de l’action publique se perdent dans la « managérialisation » progressive des administrations.
Vos initiatives / enquêtes / projets récents pour réaffirmer et promouvoir les valeurs spécifiques de l’action publique ?
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Sur les auteures:
Prof. Y. Emery, co-directeur scientifique du colloque, avec David Giauque, Idheap